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      La CIA vient de rendre public le document qui a « justifié » l’invasion de l’Irak

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      Photo par Ray Stubbledine/Reuters

      États-unis

      La CIA vient de rendre public le document qui a « justifié » l’invasion de l’Irak

      Par Jason Leopold

      Il y a treize ans, les renseignements américains avaient estimé qu'il n'y avait pas suffisamment « d'informations précises » concernant « beaucoup de points cruciaux » du programme d'armes de destruction massive du président irakien Saddam Hussein. Cette conclusion était couchée dans un document de 93 pages, classé secret défense et utilisé pour justifier l'invasion de l'Irak.

      Mais à l'époque ce n'est pas ce discours qui a été tenu par les hauts responsables de l'administration de Bush quand ils se sont lancés dans une opération de communication pour vendre l'idée de cette guerre en Irak aux citoyens américains. Ces officiels ont à chaque fois cité ce même document classé top secret. Ils ont affirmé sans ciller que l'Irak poursuivait activement un programme d'armement nucléaire, que le pays dissimulait un important arsenal chimique et biologique, et qu'il représentait une menace immédiate et sérieuse pour la sécurité nationale américaine.

      Le Congrès a fini par conclure que l'administration Bush avait « exagéré » ses avertissements alarmistes à propos la menace irakienne, et que les affirmations de l'administration américaine au sujet du programme irakien d'armes de destruction massive n'étaient pas « soutenues par le rapport des services de renseignement ». Mais le contenu de ce rapport qui a été utilisé pour justifier l'invasion en Irak— intégré à ce que l'on appelle les « National Intelligence Estimate (NIE) », des rapports des renseignements américains— était resté jusqu'à aujourd'hui entouré de mystère.

      La CIA a publié une copie du NIE en 2004, pour se mettre en conformité avec la loi sur la liberté d'information, mais après l'avoir presque entièrement caviardé, en invoquant pour cela une menace à la sécurité nationale. L'an dernier, John Greenewald, qui dirige The Black Vault, une base de données qui stocke les documents déclassifiés, c'est-à-dire qui ne sont plus sous le secret, a demandé à la CIA de pouvoir examiner le NIE daté d'octobre 2002 pour déterminer si d'autres sections du document pouvaient être rendues publiques.

      L'agence a répondu à Greenewald en janvier dernier et lui a fait parvenir une nouvelle version du NIE qu'il a partagé en exclusivité avec VICE News, et qui présente la majeure partie du travail des services de renseignements américains à propos de l'Irak, avant la guerre. Une matière qui, jusqu'ici, avait échappé aux historiens, aux journalistes ou à ceux qui ont critiqué cette guerre. Certaines parties qui avaient été initialement amputées du NIE ont toutefois déjà été révélées dans des rapports du Congrès américain.

      « Le fait que le NIE conclue qu'il n'y avait aucun lien opérationnel entre Saddam Hussein et Al-Qaida n'a pas atténué les déclarations alarmistes. »

      Pour la première fois, le public est en mesure de lire le document rédigé à la hâte par la CIA [dont la version PDF est disponible ci-dessous] qui a poussé le Congrès à voter une résolution conjointe autorisant l'intervention militaire en Irak. Une guerre coûteuse qui a commencé le 20 mars 2003. Elle était censée « démanteler » l'arsenal (non-existant) d'armes de destruction massive irakien, renverser Saddam Hussein, et « libérer » le peuple irakien.

      Un rapport publié en décembre dernier par RAND Corporation (un think-tank financé par le gouvernement), intitulé Oeillères, gaffes et guerres dit que le NIE « contenait plusieurs étapes de validation qui ont été abandonnées… Plus le premier jet du NIE montait dans la chaîne des responsables des services de renseignement, et plus les conclusions établies étaient définitives. »

      Exemple. D'après le NIE nouvellement déclassifié, les services de renseignement ont conclu que l'Irak avait « sûrement rénové une usine de production de vaccins » pour fabriquer des armes biologiques mais qu'ils n'étaient « pas en mesure de déterminer si les recherches sur cet agent [les armes biologiques] ont repris. » Le NIE dit aussi que Saddam Hussein n'avait pas « l'équipement suffisant » pour fabriquer des armes nucléaires. Mais dans un discours prononcé le 7 octobre 2002 à Cincinnati, Ohio, le président George W. Bush a simplement déclaré que l'Irak « possédait et produisait des armes chimiques et biologiques » et que « les preuves indiquaient que l'Irak reconstituait son programme d'armement nucléaire. »

      L'une des parties les plus importantes du NIE qui a été mise à jour pour la première fois, c'est le passage qui concerne les prétendus liens entre l'Irak et Al-Qaida. En septembre 2002, Donald Rumsfeld, le ministre de la Défense de l'époque a affirmé que les États-Unis avaient des preuves « béton» faisant le lien entre le régime de Saddam Hussein et le groupe terroriste.

      « On a des preuves solides de la présence de membres d'Al-Qaida en Irak, et certains se sont même rendus à Bagdad, » avait déclaré Rumsfeld. « On a des témoignages que l'on considère comme très fiables émanant de contacts de haut niveau qui remontent dix ans en arrière, ainsi que d'une possible formation d'agents au maniement d'armes chimiques et biologiques. »

      Mais le NIE dit que ses informations au sujet d'une relation entre Al-Qaida et l'Irak reposaient sur « des sources d'une fiabilité relative » — comme des déserteurs irakiens — et que ce n'était pas sûr que Saddam Hussein était au courant d'une relation, même si elle existait.

      « Comme pour la plupart des informations dont on dispose sur cette relation, les détails sur l'entraînement et le soutien sont des informations de seconde main, » dit le NIE. « La présence de militants d'Al-Qaida en Irak soulève de nombreuses questions. On ne sait pas dans quelle mesure Bagdad est activement complice de l'utilisation de son territoire comme zone de refuge et de transit. »

      Le NIE déclassifié fournit des détails sur l'origine des sources de certaines de ses informations au sujet des allégations concernant l'entraînement d'agents d'Al-Qaida par l'Irak à l'utilisation d'armes chimiques et biologiques. Les sources sont, par exemple, des détenus de la « guerre contre la terreur » (War on Terror) qui ont été transférés dans les prisons secrètes de la CIA, ou encore qui ont été transférés à des services de renseignements étrangers pour être torturés. L'enquête ultérieure du Congrès sur le renseignement dans la période de l'avant-guerre en Irak conclut que les services de renseignement ont au final sourcé leurs affirmations auprès d'un seul témoignage pour ce qui est de l'entraînement d'agents d'Al-Qaïda par l'Irak à l'utilisation d'armes chimiques et biologiques.

      « Le prisonnier Ibn Al-Shaykh Al-Libi — qui était haut placé pour ce qui est des questions d'entraînement — nous a dit que l'Irak avait fourni un entraînement au maniement d'armes (non-spécifiées) chimiques et biologiques à deux membres d'Al-Qaida à partir de décembre 2000, » dit le NIE. « Il a affirmé, ceci dit, que l'Irak n'avait jamais envoyé de substance chimique, biologique ou nucléaire — et pas le moindre instructeur — à Al-Qaida en Afghanistan. »

      Al-Libi était l'émir du camp d'entraînement Khaldan en Afghanistan, que les Talibans ont fermé avant le 11 Septembre parce qu'Al-Libi a refusé de transférer le contrôle à Oussama Ben Laden.

      En décembre dernier, le Senate Intelligence Committee (la commission permanente du Sénat dédiée à la surveillance de la communauté du renseignement américain) a publié un résumé déclassifié de son rapport sur la torture dans le programme d'interrogatoire de la CIA. Une note de bas de page établit qu' Al-Libi, un ressortissant libyen a « signalé alors qu'il était détenu, que l'Irak soutenait Al-Qaida et assistait le groupe avec des armes biologiques et chimiques. »

      « Une partie de cette information a été citée par le secrétaire [d'État Colin] Powell dans son discours aux Nations Unies et a été utilisée pour justifier l'invasion de l'Irak en 2003, » établit le rapport du Sénat sur la torture. « Ibn Shaykh Al-Libi est revenu sur ses déclarations après qu'il a été remis à la CIA le [censuré] février 2003, affirmant qu'il avait été torturé par [censuré], et qu'il avait dit ce qu'ils voulaient entendre. »

      Al-Libi se serait suicidé dans une prison de Libye en 2009, à peu près un mois après que des enquêteurs des droits de l'homme l'ont rencontré.

      Le NIE poursuit en disant qu'« aucun des membres [censuré] d'Al-Quaida capturé pendant [la guerre en Afghanistan] a dit avoir été entraîné en Irak, ou avoir été formés par des Irakiens où que ce soit, mais vu l'intérêt porté ces dernières années par Al-Qaida à l'entraînement et à l'expertise apportés par des sources externes, on ne peut écarter totalement l'éventualité de tels entraînements. »

      Tout considéré, voilà le plus passage le plus accablant du NIE à propos des liens de Saddam Hussein avec Al-Qaida : « Alors que le président d'Irak n'a pas approuvé le projet d'Al-Qaida dans son ensemble, et qu'il a été méfiant vis-à-vis des mouvements islamistes en général, apparemment il n'a pas été opposé à quelques prises de contact avec l'organisation. »

      Le NIE suggère que la CIA avait des sources dans les médias pour donner du corps et de la substance à des informations concernant des réunions entre des membres d'Al-Qaida et des pontes du gouvernement irakien. Des réunions qui auraient eu lieu entre les années 1990 et 2002 — mais certaines de ces sources n'étaient pas crédibles. « Des douzaines d'autres réunions sont confirmées par des sources clandestines moins crédibles et des sources dans la presse portant sur les mêmes périodes, » dit le NIE.

      Le rapport du RAND constate « Le fait que le NIE conclut qu'il n'y avait pas de lien opérationnel entre Saddam et Al-Qaida n'a pas contrebalancé le caractère alarmiste des estimations. »

      Le NIE a également rendu public cette fois-ci un passage qui révèle une « information » qui n'était pas connue jusqu'ici : l'hypothèse selon laquelle l'Irak était peut-être derrière les lettres remplies d'anthrax, envoyées à différentes organisations et aux sénateurs Tom Daschle et Patrick Leahy, une semaine après les attaques du 11 Septembre. Ces attaques ont tué cinq personnes et en ont blessé 17.

      « Nous n'avons aucun renseignement liant l'Irak aux attaques à l'automne 2001 aux États-Unis, mais l'Irak à la capacité de pouvoir produire des spores de Bacillus anthracis — l'agent pathogène de l'anthrax — semblables aux spores en poudre utilisées dans les lettres, » dit le NIE. « Les spores trouvées dans les lettres de Daschle et Leahy sont très pures, elles nécessitent probablement de grandes aptitudes et une grande expertise dans le domaine de la manipulation de spores bactériennes. Les scientifiques irakiens pourraient avoir une telle expertise, même si les échantillons d'un agent biologique, dont on savait qu'il était utilisé par l'Irak pour doper l'anthrax, n'étaient pas aussi purs que les spores d'anthrax trouvées dans les lettres. »

      Paul Pillar, un ancien analyste de la CIA pour la région du Moyen-Orient, qui était en charge de la coordination des rapports de renseignement en Irak, a dit à VICE News que « les déclarations du NIE sur les armes biologiques », étaient basées sur des sources non fiables comme Ahmad Chalabi, l'ancien chef du Congrès National Irakien, un groupe d'opposition soutenu par les États-Unis.

      « Il n'y a pas eu assez de doutes portés sur les informations cruciales de certaines sources, » dit-il de cette version rendue publique de la NIE. « Je pense qu'il y aurait dû avoir un peu plus d'agnosticisme [NDLR, doute dans le cadre de la religion] quant à l'avis final. Le rapport aurait été meilleur s'il avait été conduit dans ce genre d'optique. »

      Mais Pillar, aujourd'hui professeur à l'Université de Georgetown, ajoute que l'administration Bush avait déjà décidé d'aller faire la guerre en Irak. Du coup le NIE « n'a pas influencé [leur] décision. »

      Pillar a continué en disant que des aides du Congrès lui ont raconté que seulement une demi-douzaine de sénateurs et quelques membres de la chambre des représentants avaient lu le rapport de la NIE au-delà des cinq premières pages de résumé.

      David Kay, un ancien inspecteur des armes en Irak, qui a également dirigé le Iraq Survey Group, a dit à Frontline que les services de renseignement avaient fait du « mauvais boulot » sur le NIE, « probablement le pire de l'ère moderne du NIE, ce qui s'explique par les pressions, mais ce qui s'explique surtout par le manque d'informations dont ils disposaient. Et le NIE essayait d'aller dans la direction d'une conclusion politique alors que les informations ne la soutenaient tout simplement pas. »

      Le passage le plus discuté du NIE, qui a déjà été montré du doigt des milliers de fois au cours des dix dernières années, concerne un passage à propos d'une tentative de l'Irak de mettre la main sur des tubes d'aluminium. L'administration Bush disait que c'était la preuve que l'Iraq voulait se lancer dans l'armement nucléaire.

      Conseillère à la sécurité nationale à l'époque, Condoleezza Rice avait dit sur CNN que les tubes « n'étaient utiles en réalité que dans le cadre d'un programme d'armement nucléaire, un programme de centrifugeuse, » et que « l'on ne veut pas que la fumée d'un canon devienne un nuage en forme de champignon. »

      La version rendue publique en 2004 de la NIE censurait totalement le passage sur les tubes en aluminium. Mais cette dernière version publiée en dévoile une grande partie, et montre que les services de renseignements n'étaient pas certains de savoir pourquoi « Saddam était personnellement intéressé par l'acquisition de tubes d'aluminium. » Le Département américain à l'Énergie a estimé que les dimensions des tubes d'aluminium recherchés étaient « en adéquation avec le développement de moteurs de fusées » et « que c'était là leur utilité finale la plus probable. »

      Le résumé du NIE par la CIA ne contenait pas ce désaccord exprimé par le département à l'Énergie.

      Le RAND en est venu à la conclusion suivante : « Mis à part le fait d'être influencé par les désirs des politiques, il y a d'autres raisons qui font que le NIE était imparfait. Les preuves sur les laboratoires biologiques mobiles, l'achat de minerai d'uranium au Niger, les dispositifs aériens pour armes de destruction massives, toutes se sont révélées être fausses. Cela a été fait à la va-vite. Les sources de renseignements étaient faibles et peu crédibles. Alors que beaucoup de preuves étaient discutables, l'effet de ces preuves discutables sur le NIE a été de le rendre plus alarmiste et plus convaincu. Le fait que Saddam avait des armes de destruction massive semblait plus plausible pour les analystes que le fait qu'il puisse avoir choisi de les détruire. Et les analystes savaient que Saddam avait fait par le passé usage de tromperies. De ce fait, les preuves infirmant le fait que Saddam possédait des armes de destruction massives étaient souvent vues comme des tromperies.

      D'après les derniers chiffres compilés par l'Irak Body count, à ce jour, plus de 200 000 civils irakiens ont été tués. D'autres sources pensent qu'il s'agit plus vraisemblablement du double. Plus de 4 000 soldats américains ont été tués en Irak, et des dizaines de milliers ont été blessés et mutilés. La guerre a coûté au contribuable américain plus de 800 milliards de dollars.

      Dans une interview avec le fondateur de VICE, Shane Smith, le président Barack Obama fait de l'émergence de l'organisation État Islamique un résultat direct de cette invasion.

      « L'EI émane directement d'Al-Qaida en Irak. Elle a grandi suite à notre invasion, » dit le président américain. « C'est un exemple de conséquences non voulues. Voilà pourquoi on devrait en général viser avant de tirer. »

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      Thèmes: nie, americas, war on terror, irak, guerre, guerre et conflits, États-unis, armes de destruction massive, afghanistan, george w. bush, condoleezza rice, colin powell

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