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      Les deux journalistes français accusés d’avoir fait chanter le roi du Maroc ont donné leur version des faits

      Les deux journalistes français accusés d’avoir fait chanter le roi du Maroc ont donné leur version des faits Les deux journalistes français accusés d’avoir fait chanter le roi du Maroc ont donné leur version des faits Les deux journalistes français accusés d’avoir fait chanter le roi du Maroc ont donné leur version des faits
      L'hôtel Raphael à Paris, où ont été arrêtés les deux journalistes. (Photo via Wikimedia Commons / Laurent Bougras)

      France

      Les deux journalistes français accusés d’avoir fait chanter le roi du Maroc ont donné leur version des faits

      Par Pierre Longeray

      Deux journalistes français ont été mis en examen ce samedi pour « chantage et extorsion de fonds » dans une affaire que nombre de médias ont qualifiée de « sidérante » depuis jeudi après-midi et l'arrestation des protagonistes du dossier. Éric Laurent et Catherine Graciet sont soupçonnés d'avoir voulu faire chanter le roi du Maroc, Mohammed VI, dit « M6 », en réclamant 3 millions d'euros en échange de la non-parution d'un livre compromettant pour le pouvoir marocain. Les deux journalistes font depuis ce lundi matin le tour des médias pour délivrer leurs versions des faits, alors que l'éditeur du livre, les éditions du Seuil, a annoncé ce lundi que l'ouvrage ne sera finalement pas publié.

      Les deux journalistes, qui avaient déjà publié un livre sur le roi du Maroc en 2012, ont été arrêtés jeudi dernier — en flagrant délit — à Paris avant de passer la nuit en garde à vue dans les bureaux de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP). Ils ont été interpellés à la sortie d'un hôtel de luxe parisien, après une rencontre avec un avocat marocain, proche du régime, pour acter la transaction.

      Le sujet principal du livre, d'après l'un de ses co-auteurs, était l'héritage d'Hassan II — père et prédécesseur de « M6 » — roi du Maroc de 1961 à 1999. D'autres passages concernaient plus précisément le « train de vie dispendieux » de la famille royale.

      La fortune de Mohammed VI, à la tête du pays depuis 1999, est estimée à 1,9 milliard d'euros et la famille royale possède via une holding une large partie de l'économie marocaine. Cette affaire intervient aussi après de longs mois de brouille diplomatique entre le Maroc et la France, de janvier 2014 à mai 2015, entre autres à cause de la convocation du patron du contre-espionnage marocain, accusé de torture, par un juge français.

      « Je veux trois. »

      Tout a commencé quelques semaines plus tôt, le 23 juillet dernier, quand Éric Laurent contacte le cabinet royal marocain pour demander un entretien avec un représentant du roi. Il explique préparer un livre sur « M6 » et précise qu'il a des choses importantes à demander. Le rendez-vous est fixé au 11 août.

      C'est ce jour-là que le journaliste aurait proposé à l'avocat représentant le régime de ne pas publier le livre contre 3 millions d'euros. C'est la version de ceux qui défendent le roi. Des enregistrements — réalisés par l'avocat lui-même qui enregistrait l'entretien avec son téléphone portable — ont été révélés par le Journal du Dimanche, ce dimanche. D'après les retranscriptions du journal, c'est au bar du palace parisien Royal Monceau que l'avocat prend la parole « Vous voulez quoi ? ». « Je veux trois, » enchaine le journaliste. « Trois quoi, Trois mille ?, » interroge l'avocat. « Non, trois millions, » rectifie Éric Laurent. « Trois millions de dirhams ? » tente l'avocat. « Non, trois millions d'euros. »

      De retour à Rabat avec l'enregistrement, le pouvoir marocain décide de déposer plainte à Paris. Un nouvel entretien a lieu le 21 août entre l'avocat et Laurent pour discuter de Catherine Graciet, co-auteure du livre. Laurent assure qu'elle est au courant et d'accord d'après le résumé du JDD.

      Suite à ce deuxième entretien, une information judiciaire est ouverte en France. Une nouvelle entrevue est programmée pour le 27 août — jeudi dernier — entre Graciet, Laurent et l'avocat marocain, au Raphael, un autre hôtel de luxe parisien. Pendant près de 5 heures, les trois vont discuter, écoutés par la police française, pour finalement se mettre d'accord sur un dédommagement. Une lettre montre que les deux journalistes s'engagent à « ne plus rien écrire » sur le roi du Maroc, « en contrepartie du versement de la somme de deux millions d'euros, » et 80 000 euros en billets de 100 euros, en guise d'avance. Sur les coups de 16 heures ce jeudi, les deux journalistes sortent de l'hôtel et sont cueillis par la police.

      La version des journalistes

      Éric Laurent est un journaliste et écrivain français de 68 ans spécialiste des enquêtes qui rebondissent sur l'actualité géopolitique. En 2004, il avait publié La face cachée du 11 septembre, un de ses plus gros succès qui a été repris par nombre de complotistes, qui ne croient pas en la version de l'attentat d'Al Qaida. Catherine Graciet a travaillé pendant quelques années au Maroc dans un journal d'opposition et a publié plusieurs ouvrages sur le Maghreb.

      Après des jours de polémique et d'hypothèses lancées dans les médias, les deux journalistes incriminés ont décidé de prendre la parole ces deux derniers jours pour s'expliquer.

      Dans une longue interview accordée au journal Le Monde, Éric Laurent explique ce dimanche soir que la transaction a bien eu lieu, mais qu'elle lui a été « proposée » par le Maroc. S'il avait pris contact avec le cabinet royal, c'était d'abord pour « croiser des informations » avec le Palais pour le livre. Le journaliste n'était pas pour autant contre l'idée d'une transaction, puisqu'il admet avoir dit « Si vraiment on arrête de faire le livre, étant donné le sujet, écoutez… trois [millions d'euros] », d'après les propos rapportés dans Le Monde.

      En fin de journée ce lundi, Laurent a maintenu sa ligne de défense sur la chaîne de télévision française I-Télé. Il a ajouté à la télévision que pour lui la bande-son du premier entretien audio a été « trafiquée par le Maroc ».

      De son côté, Catherine Graciet a expliqué au Parisien ce lundi qu'elle s'est « laissée tenter » et qu'elle avait eu un « accès de faiblesse » au moment d'accepter la transaction. « Chacun se demande ce qu'il ferait de sa vie avec 2 millions d'euros. Essayez d'imaginer la situation. Et c'était pour renoncer à un livre, pas pour tuer quelqu'un… » a déclaré la journaliste. Comme pour son collègue, elle estime que « c'est le Palais qui propose ». Ainsi, pour elle « déontologiquement, moralement, ce n'est pas génial, mais je n'y vois rien de mal pénalement. »

      Pour Thierry Vallat, avocat au barreau de Paris interrogé ce lundi par VICE News, ce qui importe c'est de savoir qui a proposé la transaction. « Si le deal est à l'initiative du Maroc, alors on ne tombe plus dans le cadre du chantage et de l'extorsion, mais simplement dans celui de la déontologie journalistique, » explique-t-il.

      Cependant pour l'avocat, il va être « très compliqué » pour les deux journalistes de se sortir du dossier notamment à cause des écoutes qui semblent les incriminer. La défense des journalistes estime que ces enregistrements auraient été obtenus de manière frauduleuse — puisqu'à l'initiative de l'avocat marocain et non de la police. « La preuve est libre en droit pénal, » rappelle Vallat — ce qui signifie que devant un tribunal ces écoutes seront recevables.

      Les deux journalistes pourraient être condamnés à de la prison ferme. Le droit français prévoit 5 ans de prison pour le chantage et 7 pour l'extorsion de fonds.

      Suivez Pierre Longeray sur Twitter : @PLongeray 

      L'hôtel Raphael à Paris, où ont été arrêtés les deux journalistes. (Photo via Wikimedia Commons / Laurent Bougras)

      Thèmes: maroc, france, mohammed vi, journalisme, déontologie, extorsión, chantage, écoutes

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