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      L'histoire de Stop The Killing, le groupe qui a diffusé la vidéo de la mort d'Alton Sterling

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      Arthur "Silky Slim" Reed (Photo via Silky Slim)

      États-unis

      L'histoire de Stop The Killing, le groupe qui a diffusé la vidéo de la mort d'Alton Sterling

      Par Hilary Beaumont

      Des automobilistes klaxonnent en passant devant un impressionnant rassemblement improvisé sur le perron d'une épicerie de Baton Rouge en Louisiane. Des badauds remplissent le parking et débordent sur la rue, s'assoient sur les capots des voitures, chantent et secouent des pancartes. C'est ici qu'Alton Sterling vendait des CDs jeudi dernier, quelques minutes avant que deux officiers de police le mettent à terre et lui tirent dans la poitrine. Les policiers étaient blancs, Sterling noir.

      Arthur « Silky Slim » Reed, ancien leader de gang et fondateur du groupe anti-violence Stop The Killing, se trouve devant « ground zero » selon ses mots. Il diffuse en direct le rassemblement sur les réseaux sociaux.

      « Il est 1 heure 30 du matin et cela continue comme vous pouvez le voir, » lâche Reed en mettant la caméra en mode selfie. « Tout le monde est encore là pour manifester contre le meurtre de Sterling. »

      « Le monde entier doit voir ça. »

      Le groupe de Reed a été le premier à diffuser la vidéo du meurtre de Sterling. Ces images, doublées de la diffusion sur Facebook Live de la mort de Philando Castile, tué par un policier dans le Minnesota, ont déclenché de nouvelles manifestations contre les violences policières dirigées contre les noirs.

      Un témoin anonyme a filmé et a fourni la vidéo du meurtre de Sterling à Reed. Quand il a découvert ces images « horribles », il a tout de suite su qu'il fallait les diffuser le plus vite possible.

      « C'est une exécution, un assassinat, » a dit Reed au cours d'une interview avec Democracy Now. « C'est un meurtre à part entière et pourtant nous nous désintéressons de ces problèmes, surtout quand cela touche la communauté afro-américaine. »

      Depuis près de 10 ans, Reed et son équipe filment les violences à Baton Rouge, pour essayer de « réveiller » la communauté, notamment les jeunes, afin de leur montrer que leur vie est précieuse.

      En direct depuis Ground Zero. La mort d'Alton Sterling attriste les familles.

      Mais Reed n'a pas toujours pensé ainsi.

      « Quand j'avais 22 ans, j'étais à la tête d'un gang et je me suis fait tirer dessus plusieurs fois. J'ai perdu des centaines d'amis à cause des affrontements entre les gangs, » nous a expliqué Reed, joint par téléphone vendredi dernier.

      Reed s'est retrouvé plongé dans la délinquance dès l'âge de 12 ans. À 14 ans, il a été enfermé dans un centre de correction pour jeunes, après s'être rendu coupable de tentative de meurtre au second degré. Depuis, il a passé la majeure partie de sa vie à entrer et sortir de prison.

      Après sa libération du centre de correction, il a fondé deux gangs à Baton Rouge, qui s'affrontent encore aujourd'hui.

      « Le pire dans tout cette histoire, c'est le destin croisé de mon cousin et moi, » explique Reed.

      « Malheureusement nous sommes tous les deux devenus les boss de deux gangs rivaux. Puis nos deux camps ont commencé à s'affronter et des gars de mon gang ont tué mon cousin. Maintenant je dois vivre avec ça pour le restant de mes jours. C'est mon cousin de sang, et c'est à cause d'une chose que j'ai créée de mes mains qu'il est mort. Et je ne peux pas le ramener à la vie. Je dois regarder ses enfants dans les yeux, qui ne comprennent pas vraiment ce qui s'est passé. »

      Les enfants de son cousin lui demandent parfois, « Pourquoi mon père s'est fait tuer ? »

      Reed n'a pas de réponse à leur donner.

      « La seule chose que je peux leur dire c'est qu'à une époque j'étais totalement ignorant et je n'avais pas saisi à quel point la vie était précieuse, » explique-t-il. « Et à cause de ça, nous avons tous les deux faits des choses qui lui ont coûté la vie. Et moi, je dois vivre avec ce fardeau jusqu'à la fin de ma vie. »

      Avant que Reed ne change, il a essayé de se suicider trois fois. Une fois il a essayé de sauter du troisième étage d'un hôtel, mais sa chaussure est restée coincée. Il est alors resté pendu, hurlant à l'aide. Une autre fois, il a mis un pistolet chargé sur sa tempe, mais s'est arrêté au dernier moment quand son fils de 5 ans est entré dans la pièce et lui a demandé « Papa, qu'est ce que tu fais ? »

      Silky Slim explique qu'un accident de voiture a changé sa vie.

      En 2003, Reed était à bord d'un 4x4 quand il a heurté un autre véhicule. Dans la voiture tout le monde est mort, sauf Reed, sauvé par sa ceinture de sécurité.

      Alors qu'il poussait le corps inanimé de son ami et essayait de s'extraire de la carcasse, il dit avoir entendu la voix de Dieu : « Je viens de te sortir de là, maintenant qu'est ce que tu vas faire pour moi ? »

      C'est à ce moment qu'il a décidé de lancer son groupe Stop The Killing.

      Aujourd'hui, Reed est éducateur et aide les jeunes en difficultés avant qu'ils ne tombent dans la criminalité. Stop The Killing tient tous les ans un rassemblement anti-violence et se balade dans la ville à bord d'une ambulance surnommée « la voiture de la Vie ou de la Mort ». Dans l'ambulance, Reed se sert des jeux vidéo pour expliquer aux jeunes à quel point la vie est précieuse.

      « Quand Dieu m'a sorti de la rue, ma mission a été d'y retourner pour aider ceux qui y sont encore. Je peux leur dire que si Dieu m'a aidé, il peut le faire pour eux, » dit-il. « Ce n'est pas un métier, c'est une mission. »

      Un homme tient un signe devant une peinture murale d'Alton Sterling devant l'épicerie où il a été tué. (Gerald Herbert/AP)

      Reed fait aussi des interventions dans des écoles. Il a sa propre émission de radio et de télé, et a produit une série de documentaires intitulée Vivre et Mourir en AmériKKK, dans laquelle il essaye de comprendre pourquoi les jeunes deviennent si violents.

      Dans ces reportages, on voit des enfants s'amuser avec des pistolets à eau avant de passer à des séquences de policiers qui mettent un corps dans un sac blanc, puis des scènes d'enterrements et d'autopsies.

      Reed a souvent une caméra sur lui pour montrer aux gens ce qu'il voit tous les jours dans les rues.

      Un jour, il s'est retrouvé sur une scène de crime où deux enfants jouaient avec un pistolet dans une voiture. Le coup est parti et la balle s'est logée dans la tête d'un homme. Alors que la police manipulait le corps, Reed a commencé à filmer. « Son cerveau est tombé par terre alors que je filmais, » se souvient Reed.

      « J'ai regardé ça en boucle, et Dieu m'a dit, "Voilà un moyen de montrer au monde ce que je vois tous les jours." »

      Entre les affrontements entre gangs et les violences policières envers les Afro-américains, les gens sont fatigués, assure Reed.

      « Ils n'en peuvent plus de voir ce genre de choses arriver à leurs proches, » a expliqué Reed à Democracy Now. « Stop The Killing est une organisation qui dit que la vie des noirs est importante [Ndlr, "black lives matter"], mais on essaye aussi de montrer que les noirs sont les premiers à devoir se soucier de la vie des noirs. Nous vivons dans une communauté où il y a beaucoup de violence. »

      « Cela ne peut pas continuer. On ne peut pas leur donner un permis pour nous tuer et ne rien dire, » conclut Reed.


      Suivez Hilary Beaumont sur Twitter : @hilarybeaumont

      Thèmes: police, États-unis, meurtre, violences policières, noirs américains, afro-américains, crime, vidéo, stop the killing, alton sterling

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