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      Pourquoi le discours de Macron sonne-t-il « creux » pour nombre d'électeurs ?

      Pourquoi le discours de Macron sonne-t-il « creux » pour nombre d'électeurs ? Pourquoi le discours de Macron sonne-t-il « creux » pour nombre d'électeurs ? Pourquoi le discours de Macron sonne-t-il « creux » pour nombre d'électeurs ?
      Emmanuel Macron lors d'un discours à « La France: start-up nation », le 13 avril 2017, à Paris. (REUTERS/Charles Platiau)

      France

      Pourquoi le discours de Macron sonne-t-il « creux » pour nombre d'électeurs ?

      Par Pierre Longeray

      Depuis le début de sa campagne et du lancement de son mouvement, En Marche !, une critique revient avec insistance frapper Emmanuel Macron : son discours serait « creux » et ses prises de paroles ne seraient pas toujours simples à décrypter. Ces critiques émanent principalement de ses adversaires comme François Fillon (pour qui Macron est le champion du « marketing du vide ») ou Nicolas Dupont-Aignan (qui parle d'un candidat « creux comme un tambour »), mais nombre d'électeurs semblent partager cette impression.

      Pour essayer de comprendre pourquoi certains avaient cette sensation de vide, on a posé quelques questions à Cécile Alduy, professeure de littérature à Stanford, chercheure associée au Cevipof à Sciences Po et auteure de Ce qu'ils disent vraiment : les politiques pris aux mots (Seuil, 2017).

      VICE News : L'étude linguistique des prises de parole de Macron permet-elle d'expliquer pourquoi on lui reproche de tenir des propos jugés « creux » ?

      Cécile Alduy : En comparant son corpus à celui de ses compétiteurs, on remarque une tendance à l'abstraction, à l'utilisation de grands concepts accolés ensemble sans qu'ils soient illustrés d'exemples concrets (par exemple, « la liberté et la protection »). Son vocabulaire est d'une assez grande pauvreté lexicale – il utilise toujours les mêmes mots – en comparaison de ces adversaires, qui utilisent un vocabulaire plus varié, plus d'adjectifs, plus de mots utilisés une seule fois pour une situation précise.

      Le positionnement politique du candidat d'En Marche, à la fois à droite et à gauche, explique-t-il en partie le fait que son discours semble peu compréhensible, parce qu'il est à la fois partout et nulle part ?

      Je dirais que cela rend son discours « plat », alors qu'un discours politique doit imprimer en envoyant des signaux partisans forts. Rien ne fait saillie chez Macron, car il utilise presque toujours ensemble des mots-clés partisans d'habitude antinomiques ou opposés, et qui s'annulent donc en étant accolés : il utilise presque autant « liberté » (plutôt une valeur de droite, lorsque c'est la liberté d'entreprendre) que « égalité » (plutôt une valeur de gauche), autant « investissement » (synonyme d'une logique capitalistique) que « solidarité » (rattaché lui à l'État-providence).

      Mi-avril Emmanuel Macron a avoué en plein discours sur l'enseignement supérieur ne pas savoir ce qu'il racontait. Peut-on penser qu'il ne s'approprie pas assez ce que ses équipes écrivent pour lui ?

      C'est possible, mais certainement pas pour les grands meetings publics où il peaufine lui-même son texte, voire improvise. Dans ce cas précis, c'était un colloque sectoriel, ultra spécialisé, et non un grand discours de politique générale.

      Emmanuel Macron donne parfois l'impression de parler comme un patron de start-up en délivrant un discours très « inspirant ». Existe-t-il des similitudes entre les discours des patrons de la Silicon Valley et ceux de Macron ?

      Absolument. Il joue souvent au « coach d'entreprise » et fait ce qu'on appelle du « motivational coaching » pour motiver ou mobiliser son public. Cela consiste premièrement à s'adresser directement à un public qu'il présente comme l'acteur de sa propre vie. Ainsi dans son discours de victoire du 23 avril , il dit « Prenez la part du risque qui vous revient...Vous l'avez fait. Vous nous avez portés. Vous avez montré qu'il n'y avait aucune fatalité. Vous êtes ce visage du renouveau. »

      Tout le champ lexical de la « confiance » (en « vous », en « nous »), du « dépassement » (des clivages, mais aussi de soi), des « défis » à relever, de « l'énergie », de l' « engagement », appartiennent à ce sociolecte [Ndlr, ensemble d'expressions d'un langage spécifique à un groupe]. Le monde du travail qu'il décrit est entièrement construit sur l'imaginaire des start-up aussi : pas de « pénibilité », un mot trop négatif selon lui, mais « innover, créer, se dépenser sans compter, s'investir... »

      Malgré les reproches sur le supposé « vide » de son discours, Macron se retrouve en tête des suffrages au premier tour et aurait de grandes chances d'être élu. Peut-on en déduire que le contenu du discours compte désormais moins que « l'enveloppe » du candidat ?

      Plutôt que « d'enveloppe » je parlerai d'incarnation. Certes « En Marche ! » c'est une entreprise marketing très bien huilée, avec une marque (EM), des « focus groups », des études de produit, du testing des idées et des retours client. Mais Emmanuel Macron a aussi tiré une leçon du quinquennat de François Hollande : le déficit d'incarnation d'une « hypo-présidence » où le président élu n'a pas su habiter la fonction suprême, porter l'autorité du verbe présidentiel. Macron a compris ce besoin d'incarnation d'un leadership solide, charismatique, et du lien « mystique » des citoyens au chef de l'État dans une Ve République ultra-personnalisée. Il a réussi à incarner le renouvellement par un discours neuf dans sa forme, son registre, et sa personnalité pleine de fougue, culottée même, qui brise certains codes politiques traditionnels (comme les partis ou le clivage politique).

      De plus, son discours tient sa force moins de son contenu que de son registre et des affects qu'il entend susciter : c'est un discours systématiquement positif, optimiste, valorisant les uns et les autres, qui se refuse explicitement à critiquer (y compris son prédécesseur ou ses adversaires). Les mots-clés sont moins les mots politiques traditionnels, tels que « ordre », « laïcité », « sécurité » comme chez d'autres, mais le vocabulaire du leadership (quelle que soit la direction), de l'action novatrice (« révolutionner », « transformer »), de la force de caractère (« exigeant », « volonté », « responsabilité »), ou encore du mouvement. Ce nom d'« En Marche ! », c'est tout un programme – un projet qui « marche » et qui permet de la « mobilité » (sociale, géographique) et un grand pas en avant pour la France, selon ce discours qui est dynamique dans la forme, le ton et l'idéologie (changer, renouveler, « progrès »). Moins qu'une « enveloppe », le personnage « Macron » est un « signe » dont tous les éléments signifient le changement, sans que le contenu de ce changement ne soit explicité.


      Suivez Cécile Alduy sur Twitter : @cecilealduy

      Suivez Pierre Longeray sur Twitter : @PLongeray

      Thèmes: france, emmanuel macron, en marche, linguistique, analyse du discours, discours politique, politique, élections, cécile alduy, stanford

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